Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac

Rentrée littéraire 2026 #22
Apparaître.
Disparaître.
Apparaître pour disparaître.
Disparaître pour ne pas réapparaître.
Apparaître d’un côté du lac.
Disparaître de l’autre côté du lac ?
Tout est question d’apparition et disparition dans ce beau roman.
Une jeune femme apparaît sur un parking, tombée du ciel. Disons, d’un hélicoptère. C’est Paola, photographe. Pour le narrateur, présent sur le parking et dont on n’apprendra jamais le nom, c’est une véritable apparition. On sent le coup de foudre pas loin. Des messages sont échangés, mais Paola repart dans la montagne, c’est l’hiver mais elle sent que quelque chose l’attend là-haut, tandis qu’en bas le compagnon de ses dernières années est en train de s’effacer, comme une photo mal fixée.
Là-haut, c’est un espace fermé par des falaises insurmontables, au bord d’un lac. De cet espace, on a fait une réserve totalement interdite aux humains. La flore et la faune, laissées en pleine liberté, s’épanouissent comme nulle part ailleurs. Un nouveau monde apparaît. Paola y fait des photos avec une chambre grand format lourde comme un âne mort. Cet espace sauvage l’aimante, elle voudrait en capter la nature profonde sur ses plaques de verre. Faire apparaître ce qui ne se voit pas.
Paola est donc remontée, elle s’est laissée happer par la réserve, elle est repartie pour un séjour hivernal et solitaire dans une cabane au bord du lac. Ce nouveau séjour sera peuplé de nouvelles apparitions et disparitions. Est-ce elle-même qu’elle cherche ? Se trouvera-t-elle ?
Au fil des pages, le monde de Paola nous apparaît, et cette fabuleuse montagne prend vie dans les mots de l’auteur. Pas de lyrisme ici, des mots simples, des images, des photos textuelles et tout nous apparaît. Et c’est beau !
Sylvain Prudhomme passe un cran au-dessus avec ce roman ! Ne vous en privez pas. Prix en vue !
Le début
« Lorsque je la rencontre elle descend tout juste de là-haut. L’hélicoptère vient de la déposer. J’ai à peine entendu le vrombissement des pales, à peine vu le point noir de l’engin s’éloigner dans le ciel. C’est un matin de septembre. Partout alentour les montagnes se dressent, embrumées, sombres. Le soleil est voilé. Il a plu pendant des heures, les feuilles et l’herbe luisent. Il fait gris et lumineux à la fois, une lumière blanche, diffuse, suspendue.
J’arrive sur le minuscule parking, à la sortie du dernier village de la vallée. Sur toute l’esplanade bitumée il n’y a qu’une seule autre voiture. Une Berlingo verte. Garée tout au bout, à la lisière de l’herbe, comme pour déranger le moins possible. Toutes les autres places sont libres. J’hésite. Je souris d’hésiter. Me garer à côté ? Garder mes distances ? C’est comme si la solitude de la Berlingo et l’excès de possibles me perturbaient. Finalement je me serre contre. On ne sait jamais. Si tout d’un coup arrivait un essaim de motards ou la caravane du Tour de France. Je sors de l’habitacle, savoure l’air frais, contemple les montagnes. J’enfile mes chaussures de marche, rassemble mes affaires pour le bivouac du soir.
Alors je la vois qui surgit. Elle arrive de l’héliport. Elle est seule. Elle a les bras chargés d’une lourde caisse noire. Derrière elle j’aperçois d’autres bagages, une deuxième caisse, une longue housse. Je crois à une musicienne. Une artiste de retour d’un concert quelque part là-haut, en crête. »
Jean-Paul, 13/10/2026
Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac, Minuit, 264 pages
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