Chroniques Jean-Paul

Jonathan Littell, L’héritage

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #30

Une des qualités de Littell, c’est la manière dont il construit ses personnages, les épaissit au fil du texte, leur donne une présence remarquable. On avait pu voir ça dans Les Bienveillantes, immense roman, prix Goncourt 2006.

Nous démarrons ici avec une famille classique vivant dans un pays indéterminé. Classe moyenne supérieure. Le père, procureur, la mère au foyer, un garçon et sa petite sœur, sa jumelle née sept minutes après lui. Ce statut de petite sœur convient à tout le monde.

Une des questions posées sera celle du bon père : « J’imagine qu’il pensait être un bon père, en jouant au base-ball avec nous, et pour être tout à fait honnête il l’était, un bon père je veux dire, en tout cas il faisait des efforts, et même si c’est vrai que ça se remarquait, qu’il faisait des efforts, au moins il en faisait, que dire de plus. » Et derrière vient la question du fils : « Ça devait pas être si simple que ça d’être un père, c’est ce que je me disais des fois quand je pensais à ces choses-là. Mais c’est vrai aussi que c’est bien compliqué d’être un fils. Et ça, je suis pas sûr qu’il y pensait, lui. Ou bien peut-être que oui, peut-être qu’il y pensait même très fort, mais si c’est le cas, il en laissait rien voir, mais alors là rien du tout. » Voilà des questions qui marquent le livre.

Assez vite, le père se suicide, on ne connaître ni la cause ni la façon. La mère est peu présente, si ce n’est pas les repas qu’elle prépare pour les enfants, qu’ils prennent généralement seuls.

Dans leur quartier constitué surtout de résidences secondaires, ils ont de vastes espaces à leur disposition, champs, ruisseau au fond d’un ravin, forêts et plus loin des cités où vit une population moins favorisée puis une ville. Cette description aura une certaine importance dans le roman.

Parce qu’après cette première partie centrée sur les enfants, le récit glisse en douceur vers autre chose qui n’est pas vraiment autre chose. Surprenant dans les premières pages, on rentre vite dans cette nouvelle phase. C’est beaucoup moins dérangeant que ce que Littell avait commis en 2018 avec Une vieille histoire. Nouvelle version où je m’étais bien perdu.

De l’état nazi des Bienveillantes, on passe à un régime autoritaire que certains font tout pour le faire évoluer vers une forme encore plus dure, complotant allègrement dans les rouages de l’administration. Le narrateur se trouve de plus en plus engagé dans cette perspective qu’il ne maîtrise pas. Au fil du texte on enrichira sa réflexion sur notre actualité, les mêmes politiques provoquant les mêmes réactions qui à leur tour entraînent les mêmes durcissements. Pour n’en citer qu’un seul, ce passage où l’un des plus hauts responsables du complot s’exprime librement : « Pas d’organisation, pas de structure, pas de chefs. Vous voudriez donc que je croie que tout ce désordre n’est que le résultat de manifestations spontanées ? Que les braves citoyens de cette ville en ont un jour eu marre du règne de nos lois et ont décidé, chacun de son côté, sans meneurs, de devenir des terroristes ? Juste comme ça ? Il vida son verre et le reposa tellement violemment que j’eus peur qu’il n’éclate entre ses doigts boudinés. Il est évident, continua-t-il d’un ton légèrement plus calme, que nombre de heurts ou d’actions violentes sont à mettre sur le compte de la pègre, de la chienlit. Il est inévitable, dans une telle situation, que certains voyous profitent de l’occasion, espérant que le désordre couvrira leurs agissements criminels ordinaires, des vols, des pillages, des meurtres d’opportunité. Mais vos rapports indiquent qu’un grand nombre des personnes inculpées n’ont aucun passé criminel, et ont un jour interrompu leur vie ordinaire pour comploter contre l’État, distribuer des tracts, dégrader des bâtiments publics, incendier, attaquer, voire tuer. Comment expliquez-vous cela s’ils n’ont pas été recrutés, endoctrinés ? » Évidemment, le comploteur voit des complots partout !

Comme le titre l’indique, l’autre question, liée à celle du bon père et du fils, est celle de l’héritage. Qu’est-ce qui se transmet, que reproduisons-nous ? Littell brouille les pistes. On se demande par exemple comment le fils du narrateur lui adresse un avertissement que le narrateur lui-même avait adressé à son père, sans que le fils ait pu en avoir connaissance. La place de chacun devient instable, les personnalités se fondent. La conduite du récit, si elle ne nous épargne pas, nous plonge dans cette histoire que n’aurait sans doute pas reniée Kafka.

J’attendais impatiemment depuis 2006 un nouveau roman de Littell, eh bien je l’ai trouvé !

Le début
« Moi, je me souviens parfaitement du jour du suicide de mon père. Bon, parfaitement, c’est un grand mot. Disons que je m’en souviens plutôt bien. Enfin, que je m’en souviens bien. Je pourrais pas dire que je me souvienne des moindres détails, ça, non. Mais de l’essentiel, oui. La dernière chose qu’il a faite, avant de partir se tuer, a été de regarder avec nous Nanouk l’Esquimau. Je dis la dernière chose avant de partir, car bien sûr je sais pas ce qu’il a fait après, une fois parti, avant de se tuer je veux dire, donc entre le moment où il est parti et le moment où il s’est tué, je sais même pas combien de temps ça a fait, il est mort dans la nuit, mais quand au juste ? Et donc, combien d’heures après avoir regardé avec nous Nanouk l’Esquimau ? Il est parti vers vingt-deux heures, ça j’en suis à peu près sûr, car même si on avait école le lendemain il nous a permis de regarder le film, qui était quand même long, et donc ça a fini un peu après l’heure où on se couchait d’habitude, c’est-à-dire vingt et une heures trente, normalement j’aurais lu au lit mais là il a dit Non, il est trop tard, allez dormir tout de suite. Et donc on s’est brossé les dents, on a fait pipi, on s’est mis au lit, il nous a embrassés tous les deux, ma petite sœur et moi, ma sœur faisait semblant d’être un Esquimau dans un igloo, même si elle était bien au chaud sous sa couette, moi je faisais semblant de rien, il nous a embrassés donc et il est parti. »

Jean-Paul, 3/10/2026

Jonathan Littell, L’héritage, Gallimard, 256 pages

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