Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #31

Soit une rue. Dans une petite ville qui pourrait se trouver en Allemagne puisqu’on y utilise les marks comme monnaie, même si le nom du pays n’est jamais donné. C’est la rue de la Lande. Quelques commerces, des immeubles de logements convoités par des promoteurs aux méthodes peu reluisantes, des vieux et des vieilles mourant à petit feu dans le foyer au joli nom de Lueur du soir…

La vie des habitants de la rue est saisie durant une année. Par petits bouts dans une écriture fragmentaire aux formes variées : bribes de conversation, où parfois on n’accède qu’aux propos d’une seule personne, lettres, courriers administratifs abscons, discours, rapports de police, affichettes, monologues intérieurs, descriptions, scènes de vie…

Peu à peu, cet espace et ses habitants nous deviennent familiers, on partage leurs préoccupations, leurs aspirations, leurs amours, et on partagerait volontiers leurs verres de schnaps. Lecteur, nous en savons bien plus que chaque résident puisque nous avons accès à tout ce qui se passe, ou du moins à pas mal de choses. On pérorait imaginer un personnage, absent du récit, qui aurait passé l’année rue de la Lande et qui dirait qu’il ne s’y est rien passé. Parce qu’il ne s’y passe pas d’évènements extraordinaires, en tout cas de ceux dont on peut faire un roman ! Pourtant ça fourmille de petites scènes, de drames plus ou moins importants, de rencontres, de conversations et l’auteur n’a pas besoin de commenter, sa relation du réel qui passe est suffisamment pertinente pour nous attacher et nous émouvoir.

C’est en définitive une rue comme il en existe des millions de par le monde, à commencer par celle où nous habitons, et dont nous passons le plus souvent à côté. Une rue, des gens, la vie.

Extraits
« Qu’est-ce que tu en as à faire ? Reprends un verre. Mange les noisettes de la poche de ton manteau. Puis marche dans les rues. Va dans les boutiques, les magasins et au cinéma à l’autre bout de la ville. Parcours les marchés animés et les places désertes. Va t’asseoir dans une église, sur les bancs des parcs, à la bibliothèque. Va t’asseoir n’importe où, au calme ou dans le bruit. Regarde les vitrines éclairées. Les enfants, les femmes, les oiseaux, les policiers. Les ouvriers. Bois encore un verre. Continue, tu n’es pas si fatigué que ça. Et d’ailleurs on te demande le chemin, l’heure, une pièce, te dévisage, te pousse, te bouscule, et tu marches, tu marches, connaissant les rues, les carrefours, les entrées de maisons, et plus tard, bien plus tard, tu te couches dans ton lit et fixes les ombres qui errent au plafond. Oublie-les. Dors. »
(…)
« Le concept de liberté à lui seul est, d’une part, extensible à l’infini, et de l’autre, réductible à un rien. La liberté des uns est la prison des autres. Tout est question de perspective. Et qu’est-ce que le peuple vient faire là-dedans ? Les peuples sont des créations imaginées par leurs despotes à seule fin de conserver le pouvoir. L’individu est prié de se fondre dans la masse sans jamais se voir lui comme part distincte de cette masse. Je suis moi, bêle le mouton. Le troupeau, c’est les autres ! »

Jean-Paul, 4/11/2026

Robert Seethaler, La rue, Sabine Wespieser éditeur, 224 pages

Toutes les chroniques > https://lesescrivades.fr/chroniques/