Chroniques

Jenny Erpenbeck, Kairos

La relation entre la jeune fille de dix-neuf ans et l’homme de trente-quatre ans son aîné a tout pour capoter rapidement. C’est cette histoire que Jenny Erpenbeck nous raconte, dans le Berlin-Est de la fin des années 1980, entre l’adulte trainant sa jeunesse hitlérienne et l’encore adolescente fruit du « socialisme réel ».

Il y a bien sûr un parallèle entre les deux Berlin et les deux partenaires de la relation amoureuse, le mur qui s’effrite métaphoriquement, comme la relation. Qui tombera le premier ?

On pense aux pages de Proust, dans Albertine disparue, sur la rupture et le deuil, à la précision des détails sur ce qui tourne et retourne dans la tête de l’être abandonné. Ici, on est à l’autre extrémité, à la naissance de l’amour, jour par jour, heure par heure parfois, car c’est à cette échelle qu’évoluent les sentiments. Et ici aussi, on se dit Mais oui, c’est ça, c’est exactement comme ça que ça se passe. Tout est dit avec cette fameuse précision non pas chirurgicale, bien trop galvaudée, mais celle de l’ajusteur qui travaille la pièce de métal jusqu’à l’infime car cette pièce, selon où on la placera, pourra avoir une importance vitale. Dans la relation naissante, balbutiante, cherchant ses appuis comme l’enfant qui s’apprête à marcher, la moindre bévue, la moindre parole mal interprétée, le moindre regard vague peut tout foutre en l’air.

Peut-être fait-il avoir vécu une passion aussi forte, hors question d’âges, pour apprécier ce récit. On espère que non. Tout en espérant tout de même que tout le monde ait pu vivre ça, connaître ces élans, ces rires, ces tourments et ces larmes.

Jean-Paul

Jenny Erpenbeck, Kairos, Gallimard, 432 pages