Maryline Desbiolles, L’agrafe

Rentrée littéraire 2024 #14
« Mon chien n’aime pas les Arabes » dit le type dont le clébard vient de dévorer le mollet d’une copine de son fils (le fils du type, hein, pas le fils du chien…). Alors, la fille, qui courait partout et tout le temps, dans l’arrière-pays niçois, forcément elle court moins, avec un mollet en moins, une agrafe en plus et après des mois d’hôpital ! En même temps, elle se découvre Arabe. Ben oui, parce qu’en s’appelant prénom Emma, nom Fulconis, ce n’était pas le truc qui lui sautait aux yeux ou à l’esprit.
Emma va donc retrouver quelques restes de racines familiales. En l’occurrence, un village – mais on devrait dire un camp, encore qu’en 1963 le terme porte encore des échos assez violents, alors on dit village, ou hameau – disons un endroit où vécurent une trentaine de familles de harkis, ces supplétifs de l’armée française en Algérie, rejetés par le nouveau régime algérien – on pouvait s’y attendre – et abandonnés par les Français, armée et gouvernement à l’unisson – ça aussi on pouvait s’y attendre, en réfléchissant un coup plus loin. Les harkis, les voilà, on n’a pas pu tous les empêcher d’arriver en métropole, mais on va essayer de les cacher au fond d’un vallon, faire en sorte qu’on les oublie, mettre la poussière sous le tapis. Ceux-là, on les envoie dans la forêt. C’est mieux, la forêt, on les voit moins. D’où le nom de hameau de formatage pour cet endroit.
Emma raccrochera une partie de la mémoire familiale grâce à l’oncle Akim qui vécut dans le hameau de formatage, qui fréquenta l’école du village proche. Il l’invitera à une cérémonie, genre hommage hypocrite, pour célébrer la destruction des ruines du hameau bien des années après que ses habitants l’ont quitté. Là, tout rentrera dans l’ordre, la France a tout bien fait comme il fallait, c’est le maire qui le dit.
Écriture aiguë, de quoi piquer au cœur le lecteur, parce qu’il faut bien qu’il paye, le lecteur, c’est tout de même en son nom – allégorique, mais peu importe – qu’on a fait tout ça.
Extrait
« Le vallon se tient tranquille, tiré aux épingles des dépositions, le vallon est inoffensif, on ne risque plus d’être englouti ni de débarouler jusqu’au torrent. Il y a des drapeaux, beaucoup de drapeaux, et des porte-drapeaux, un garçonnet au maillot bleu avec, en doré, le nombre 10. Akim est perdu, le petit frère dans sa poitrine le presse de l’emmener, d’aller voir ailleurs si on y est, Akim perdu, Emma dans la lune. Mais il y a les drapeaux et les trompettes. On joue La Marseillaise, on la chante. Akim et Emma ne chantent pas, Akim est essoufflé, Emma a mal à la jambe, tu parles d’une famille d’estropiés. Akim et Emma ne chantent pas, la petite bouche rouge de Nassira près d’eux ne s’ouvre pas, qu’est-ce qu’ils croyaient, ces ahuris, qu’on allait les féliciter, leur donner des sucreries ? Non. Nos féroces soldats, ta tsoin, jusque dans nos bras, les cantilènes d’Emma écrabouillées dans les sillons, sous la patrie, la gloire et l’étendard sanglant, ta tsoin, le petit frère bat de l’aile dans la poitrine, emmène-moi, Emma Fulconis happée par le 10 sur le maillot du garçonnet, elle s’applique à ne rien regarder d’autre, le 10 doré, le nombre d’or, comme s’il allait lui révéler le secret de l’univers. Une dame bien mise, élégante, dit quelques mots. Elle a vécu ses dix-sept premières années dans un hameau de forestage, pas ici, mais pas loin. On n’entend pas tout, mais on comprend qu’elle sait de quoi elle parle et, un instant, on pourrait penser que tout va basculer, qu’elle va dire une parole et on sera guéris, elle raconte l’éloignement, la mise au ban, les humiliations, les papiers à remplir, comment les éléments harkis, c’est ainsi qu’ils sont parfois désignés, comment les éléments harkis ont dû faire acte de reconnaissance de la nationalité française à la mairie, en présence du juge du tribunal d’instance, elle dit l’incompréhension, l’effroi, elle est précise, elle raconte, tiens-toi tranquille petit frère, un instant on pourrait penser que tout va basculer, mais pas du tout, le maire prend la parole et non seulement il prend la parole, mais il reprend celle qui vient de parler, il dit qu’ici est une terre d’accueil, qu’ici rien ne s’est passé comme il vient d’être raconté, ici, ici et la France, ta tsoin, et il prend à témoin deux porteurs de drapeau, ils n’ont pas vécu dans le camp, mais ils sont fils d’immigrés, ils font l’affaire, les deux porteurs de drapeau hochent la tête pour acquiescer, et nous baissons les yeux pour ne pas les regarder, le maire est content d’eux, il est content tout court, on avait annoncé de la pluie, et voyez la lumière, de pluie il n’y aura toujours pas, il a pris sous son aile le garçonnet au maillot de capitaine, le garçonnet est minuscule sous la grosse main du maire qui le coiffe et le décoiffe en mesure, ici, ici et la France, ta tsoin, le petit frère bat de l’aile et le garçonnet est sous l’aile du maire, toutes ces plumes, à en crever, toutes ces plumes en travers du gosier. »
Jean-Paul, 29/12/2024
Maryline Desbiolles, L’agrafe, Sabine Wespieser, 152 pages
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