Chroniques

Didier Castino, L’Application des peines

Disier Castino

Je l’ai lu d’une traite, comme je crois qu’il voudrait paraître avoir été écrit. Ouf ! Que de verbes… J’explique.

L’auteur nous avertit dès le départ :  » Il faudrait un livre qui tienne en une seule phrase. Une très longue phrase sans point ni virgule séparant l’année 2006 de celles qui l’ont précédée ou suivie. Parce que raconter Édouard Bonnefoy ne se résume pas, ne se fragment pas en différentes parties relatives à d’hypothétiques étapes clés de son existence. Ça ne marche pas comme cela avec lui. 2006 n’est pas la date pivot au-delà de laquelle la prison s’efface. L’idéal serait de rendre compte d’une vie continue sans aucun saut dans le temps, une vie entière où passé présent futur se confondent. Tout saisir, tout restituer, ne rien transformer. Ne pas écrire. « 

Notre ami Didier Castino (invité des Escrivades d’été 2023) nous a habitués à des formes narratives élaborées, c’est à nouveau le cas. L’histoire semble être racontée par Édouard. Quand le récit démarre, Édouard a quarante ans, dont quinze passés en prison en cinq séjours. Cette fois, promis, il n’y retournera plus. Dans une chronologie bouleversée (comme le lecteur), on écoute le monologue intérieur du prisonnier qui va sortir aujourd’hui, ou demain, ou peut-être après-demain, l’univers carcéral est tellement imprévisible. Il revient sur ce qui l’a conduit ici, il envisage la suite. L’après.

Mais on réalise bien vite qu’en fait de monologue, le texte est le résultat du récit fait par Édouard à Hervé, l’écrivain rencontré aux Baumettes dans ses ateliers d’écriture. Cet enchâssement de narrateurs, on l’avait déjà vu à l’œuvre dans le précédent roman de Castino, Boxer comme Gratien, avec le même tandem, Èdouard et Hervé, sauf que Édouard n’était que l’intermédiaire entre Hervé et Gratien qui avait fortement encouragé le premier à écrire sur le second. Tout le monde suit ? Bon, alors cet Édouard, un vrai personnage de roman, doit se débrouiller dans sa tête avec sa vie, avec son père, sa mère, sa femme, son fils, son frère qu’il s’apprête à retrouver le lendemain. Ou le surlendemain, ou le jour d’après…

Et le plus important dans ce livre, ce n’est ni Édouard, ni sa famille, ni Hervé, ni même la prison. C’est l’après… Parce que la prison continue et continuera toujours. Dans la tête de l’ancien prisonnier et surtout dans la tête de son entourage proche ou lointain pour lequel il restera à jamais « l’ancien prisonnier ». Marqué plus fort qu’au fer rouge, pas moyen de s’en dépéguer. L’application de la peine ne dure pas juste le temps de l’emprisonnement. De quoi se poser des questions sur cette justice, réflexion que l’auteur se garde d’engager, laissant au lecteur tous les éléments pour y aller de lui-même. Où l’on aura tout loisir de penser à ce que pourrait être une justice réparatrice ou restaurative.

Jean-Paul

Didier Castino, L’Application des peines, Les Avrils, 208 pages