Gaëlle Obiégly, Rien à voir

Rentrée littéraire 2026 #12
Ça parle d’art. D’arts plastiques, essentiellement. Ou plutôt, ça fait parler l’art. Ça parle particulièrement dans la mesure où la question principale qu’il m’a semblé relever dans ce roman, c’est justement comment la parole, orale ou écrite, peut dire l’art. On a sans doute tous pu écouter un guide, dans un musée ou une exposition, parler d’une œuvre. Et l’on a pu pénétrer plus profondément la peinture, par exemple, grâce à ses explications. Dans Rien à voir, il s’agit d’autre chose. Parce que justement, il n’y a rien à voir, mais qu’il y a à entendre le discours d’un médiateur qui raconte ce que l’on ne voit pas.
L’artiste, Ari Bosochur, personnage du roman, confie tout d’abord à la narratrice la rédaction de fiches sur certaines œuvres. Ensuite, alors qu’il prépare une grande rétrospective de son travail au Musée d’Art moderne à Paris, et après avoir longtemps tergiversé sur les modalités de l’exposition, il décide de tout décrocher, de peindre les murs en noir et de faire poser une moquette noire. Dans cet espace plein du vide de ce qui a été décroché, un médiateur accueille le public, le guide à travers les salles, s’arrête là où les œuvres auraient dû se trouver et les raconte. On voit alors que les auditeurs – qu’on ne peut plus vraiment nommer spectateurs – se font leur propre représentation de ce qui leur est raconté. Ils imaginent et forment dans leur esprit les tableaux d’une exposition invisible.
Le roman ne se résume pas à cela, mais tout nous y prépare, la narratrice décrivant par exemple des œuvres de la même façon que pourra le faire plus tard le médiateur. On trouve donc un discours plus étendu sur l’art, sa réalité, ses fonctions.
Même si le parallèle n’est pas abordé dans le roman, on peut extrapoler en pensant à la littérature : qu’est-ce qui est littérature ? Et qu’est-ce qui, dans un texte, apparaît au lecteur, à la lectrice, quand bien même l’auteur ne le dit pas, ne le nomme pas, ne le décrit pas ? Faut-il tout dire au lecteur ? Bien sûr que non ! C’est dans les trous du texte que le lecteur peut écrire sa partie. D’ailleurs, Obiégly joue un peu avec ça puisqu’elle a supprimé çà et là des mots ou des bouts de phrase, les remplaçant par des espaces entre deux crochets. Au lecteur d’imaginer ce qui a été gommé, et pourquoi. Un bon exercice consiste à supprimer, dans un texte dont on est l’auteur, tout ce qui nous semble pouvoir être imaginé et complété par les lecteurs. Et donner ensuite la parole à ces lecteurs pour qu’ils livrent leur propre version.
Le premier paragraphe
« La bibliothèque municipale m’a envoyé un avertissement. Soi-disant, je n’avais pas rendu un livre. J’ai appelé. J’ai dit que le livre qu’on me réclamait avait quitté mon domicile à telle date, qu’il avait été restitué dans la foulée, et j’ai même indiqué l’heure approximative. Pour arriver à un tel degré de précision, il m’avait fallu reconstituer mon emploi du temps de la semaine écoulée. Aidée par mon agenda et mes tickets de carte bancaire. Et par mon journal aussi. Dans lequel j’avais recopié toutes les annotations prises au cours de ma lecture du livre réclamé. Des éclairs, de Jean Echenoz. Ensuite, j’avais gommé mes traces puisque le livre appartenait à la bibliothèque. »
Jean-Paul, 22/09/2026
Gaëlle Obiégly, Rien à voir, Gallimard (Verticales), 280 pages
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