Chroniques Jean-Paul

Infernus Iohannes, La Grande misère

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #07

Antoine Volodine est un auteur à part dans la littérature francophone. Depuis une trentaine d’années, il bâtit, roman après roman, et sous différents hétéronymes (chacun avec son style), un genre nommé post-exotisme. Infernus Iohannes est un des ces hétéronymes. En 2026, il décide de mettre un terme à l’écriture en publiant en quelques jours onze romans chez onze éditeurs différents. Du jamais vu, nulle part ! À chacune de nos rencontres, il n’a cessé de surprendre, de déranger, de sorte que l’on y pense encore des années plus tard. En mars 2024; à la librairie L’Odeur du temps, à Marseille, lui était remis le Prix du dernier roman. Jolie pirouette en écho au Prix du Premier roman, puisque Volodine annonçait déjà la clôture de son oeuvre, sous une forme différente, il est vrai, de celle que l’on connaît désormais, beaucoup plu spectaculaire ! Onze Volodine, sous la signature d’Infernus Iohannes, voilà qui promet un bel automne de lecture…

Dès le premier paragraphe de ce premier opus – mais les onze titres se lisent sans ordre, tous de formes différentes – tout Volodine, vous saute au visage. Tout est là, tout son univers post-exotique. On a l’impression de rentrer chez soi, ou d’ouvrir la porte d’une cabane dans laquelle on a déjà séjourné et où vous attend un ami. Comment aborder cette somme ?

Ami lecteur, amie lectrice, si tu n’es pas disposé.e à lâcher prise, à laisser filer à l’arrière de tes pensées la rationalité qui t’habite, mieux vaut passer ton chemin.

Si la frontière entre la vie et la mort est pour toi un passage franc, net et sans retour, passe ton chemin.

Si la quête d’un protagoniste est inconcevable dans un territoire mort où la vie pousse sous quelques formes microscopiques, un espace dans lequel les marches se comptent en dizaines de milliers de kilomètres et durent des centaines d’années, passe ton chemin.

La première impression, c’est la virtuosité de Iohaannes/Volodine pour la formation d’images dans l’esprit du lecteur. Assez vite, des paysages apparaissent, nus, gris, uniformes. Puis des personnages, habillés de haillons que l’on « voit » vraiment. Un groupe d’une quinzaine de personnages, tous à la fois vivants et morts, évoluant peut-être dans le bardo, cet espace-temps du bouddhisme, où les morts passent quarante jours avant de s’éteindre… ou de revivre. Ceux-là se sont peut-être échappés du bards, ils marchent sans fin ni faim puisque libérés de tout besoin des vivants.

Mais un espace vide, pour Volodine, est toujours habité de quelque chose, créatures de l’entre-deux, animaux mutants, frontières invisibles entre deux riens… Et le bougre vous tient en haleine pendant deux-cents pages avec ces riens !

Une grande cuvée !

Le premier paragraphe
« Pour certains chanteurs que je ne connais pas, la Grande misère a duré mille ans. Pour d’autres, que je connais encore moins, elle s’est étendue sur une période plus courte. Deux ou trois siècles, guère plus. Quelques-uns vont jusqu’à prétendre que nous n’en sommes pas encore sortis, de cette Grande misère, et que notre errance actuelle en est seulement un ultime développement. Une transition sale et improbable, un monde intermédiaire entre la fin des malheurs et leur suite. Dit autrement : entre l’agonie de l’humanité et son extinction totale. Une sorte de Bardo à grande échelle, traversé à plusieurs, au lieu d’être strictement individuel comme le décrivent avec insistance les textes sacrés. Un Bardo collectif. Nous en sommes là. »

Jean-Paul, 9/09/2026

Infernus Iohannes, La Grande misère, L’Olivier, 252 pages

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