Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues

Rentrée littéraire 2026 #23
Émilie déménage. Elle fait ses cartons. Et dans ces cas-là, nous savons bien qu’on retrouve tout un tas d’objets oubliés : « une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. »
Ce « tu » auquel s’adresse Émilie, on apprendra que c’est un certain Tristan avec qui la cohabitation n’a jamais vraiment existé et duquel la séparation vient d’être actée. Donc, ça déménage aussi dans sa tête, à Émilie. C’est donc l’occasion, entre deux rubans de scotch marron, de porter son regard sur cette relation épuisée, et puis tant qu’on y est, sur sa vie en général. La tâche n’est pas trop lourde car elle est bien jeune notre Émilie et que la remontée jusqu’à l’entrée en maternelle (la pelle creuse dans le bac à sable). Et toute cette rétro/intro/spective est portée par les objets. Qu’elle croyait perdus, mais pas seulement. Où étaient enfouis les objets que l’on croyait perdus et les souvenirs que l’on pensait oubliés ? Faut-il une rupture et un déménagement pour en retrouver le chemin d’accès ?
Ce qui nous intéresse dans cette recherche des objets et souvenirs presque perdus, c’est la diffraction provoquée par le passage à travers le temps qui agit comme une nouvelle source d’ondes, provoquant des divergences et le passage par des chemins inattendus. Ce sont finalement des souvenirs de souvenirs qui reviennent au présent d’Émilie. Ça se passe toujours comme ça, me direz-vous. Oui, sauf qu’ici nous avons la confrontation entre le souvenir diffracté et l’objet qui est resté le même. Une expérience instructive et parfois dérangeante consiste à convoquer le souvenir d’un objet (y-compris une photo) avant de revoir l’objet. Puis de confronter ce souvenir avec l’objet lui-même, et de s’interroger sur les éventuelles et probables d’infractions du souvenir et leurs causes. L’histoire et le souvenir de l’objet sont-ils réellement séparables de l’objet lui-même ?
Tout cela est écrit de manière bien plus légère que cette chronique… Il y a en particulier une scène croustillante lorsque Émilie est présentée aux parents de Tristan. Grand écart social et culturel, maman couveuse de son cher petit garçon, Émilie peuchère !
Après ça, j’ai décidé de jeter un objet par jour. Ou peut-être un le lundi, deux le mardi, jusqu’à sept le dimanche et on reprend à un le lundi.
Le début
« Finalement, faire les cartons n’est pas une épreuve aussi insurmontable que je l’aurais pensé. Si j’avais su, je n’aurais pas attendu le dernier moment pour m’y mettre. Je commence par emballer chaque objet dans une double page de journal, je place ces petits paquets à la manière d’un jeu de Tetris dans un carton que je scelle ensuite à l’aide d’un dévideur de gros scotch censé me faciliter la tâche mais qui ne cesse de s’enrayer, ce qui alternativement m’agace, m’énerve et me désespère. Pour finir, je donne un titre sans originalité au carton, par exemple « trucs cuisine », que je trace en lettres capitales avec un feutre orange acheté exprès pour l’occasion. Je fais ça très bien, mes cartons ressemblent à des paquets-cadeaux. Demain après-midi, des déménageurs qui se moquent de l’esthétique viendront les emporter. Sans affect, ils mettront tout ça dans un camion, refermeront le hayon et c’en sera fini de cette étape-là de mon existence. Avec un peu de chance, si je reste bien tranquille, peut-être m’emmèneront-ils avec le reste après m’avoir enroulée dans une couverture. Mais en attendant donc, je trie et j’emballe. »
Jean-Paul, 16/10/2026
Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues, Gallimard, 164 pages
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