Chroniques Jean-Paul

Polina Panassenko, À voix haute

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #19

Mais quelle idée, cette fille, de retourner en Russie que sa famille avait quittée en 1993 ? En 2011, elle intègre la prestigieuse École du Théâtre National deMoscou. Elle y trouve un système qui semble courant dans ce genre d’établissement, basé sur l’autoritarisme – voire la tyrannie –, le machisme et l’élitisme. Nous sommes au théâtre, il s’agit donc d’ouvrir bien grand sa gueule et de porter sa voix. On parle à voix haute, comme l’indique le titre.

Par contre, il y a au moins un domaine dans lequel on ne l’ouvre pas, c’est l’histoire. Excepté pour glorifier la victoire de l’Union soviétique contre le nazisme – on a balayé sous le tapis le pacte germano-soviétique de 1939, ça faisait tache –, on a occulté de grands pans de cette histoire. Les millions de morts du stalinisme, on évite d’en parler. La peur des « organes », les terreurs nocturnes lorsqu’on entend des coups à la porte, exit ! Même pas à voix basse.

Notre héroïne narratrice sait bien que dans sa famille des choses sont tues, comme partout ailleurs. Elle loge chez son grand-père et essaie de lui tirer le goulag du nez. Parce que le grand-père du grand-père, il y est resté. Mais pourquoi ? Où ? Quand ? Comment ? Pas un mot. Et peut-être, et c’est là le pire, plus un brin de mémoire accessible. Il faut alors partir à la pêche ou plutôt à la chasse aux informations. « Entre 2011 et 2019, j’ai envoyé depuis la France environ cinquante demandes à toutes sortes d’instances administratives russes pour retrouver la trace de mon arrière-arrière-grand-père. »

C’est cette quête que nous compte la narratrice, minutieusement, pour retrouver des traces et pour rendre la parole à son grand-père, pour briser le mur de l’amnésie, étrange maladie qui frappe tout un pays, et faire remonter ce qui n’était qu’enfoui, et pas effacé.

Des livres sur le goulag, il y en existe pas mal. Quelques uns sont cités au passage, à commencer par Varlan Chalamov. Elle évoque également le poète Ossip Mandelstam, mort à Vladivostok en 1938, que l’on retrouve entre les pages de ce livre. Celui de Panassenko présente l’intérêt d’une vision subjective, extérieure et postérieure qui trace la parallèle entre les silences anciens et contemporains.

Extrait
« Dans la chambre de mon grand-père, je lui parle du dossier de prisonnier. Je dis On va trouver où il a été envoyé, ce qui lui est arrivé, comment il est mort. Si on trouve ce dossier, on pourra lui faire une tombe. À voix basse, mon grand-père dit C’était il y a longtemps. Aujourd’hui, qui a besoin de ça ? Je sens la rage qui monte. Je pense aux films sur la patrie, aux parades sur la place Rouge, aux enfants déguisés en soldats le jour de la Victoire. À tous les grands discours sur la famille. Je pense aux albums photo. J’ai une sensation d’arnaque infinie. Je demande C’est quoi cette mémoire sélective ? Je prends des risques parce que, si mon grand-père se retrouve dans une conversation qui ne lui plaît pas, il a un joker infaillible. Tout à coup, il regarde dans le vide et s’adresse à un pluriel imaginaire. Il dit Ne vous inquiétez pas, de toute façon avec moi, vous n’en avez plus pour longtemps. En général, ça fonctionne très bien. Je prends le « vous » pour moi. Je l’endosse et je culpabilise. Je dis des phrases comme Mais qu’est-ce que tu racontes ? Puis je dis qu’« on » l’aime et je le rassure. Mais pas cette fois. Cette fois je reste au singulier. Je parle en mon nom propre : Qui a besoin de ça ? Moi. Puis je range ma rage et je dis Lui par rapport à toi, c’est pareil que toi par rapport à moi. Si cette nuit on venait t’arrêter, tu ne crois pas que tu voudrais qu’un jour je demande justice ? Il me regarde et encore plus doucement dit Tu es comme lui, tu as la langue pointue. Fais attention, qu’ils ne t’emmènent pas, toi aussi. Où ça ? Au Goulag ? Mais ça n’existe plus !
Pas de réponse. »

Jean-Paul, 10/10/2026

Polina Panassenko, À voix haute, L’Olivier, 264 pages

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