Chroniques Jean-Paul

Gustavo Faverón Patriau, Les lieux souterrains

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #14

Le titre de cet incroyable roman aurait pu être Voyage au bout de la nuit s’il n’avait été déjà pris. Ou alors Voyage au bout du mal. Mais y a-t-il un bout au mal ? À la lecture du roman de Patriau, on se pose légitimement la question. Là où l’on croyait avoir atteint la finitude de l’horreur, on s’aperçoit bien vite que l’on n’en était qu’au début. Encore que l’on puisse s’interroger sur ce que peuvent signifier des notions comme début et finitude quand on aborde les côtés les plus sombres de la nature humaine !

Il ne faudrait pas qu’en lisant ces quelques lignes, le lecteur ou la lectrice potentiel.le s’effraie et renonce. D’abord parce que si l’on veut comprendre quelque chose au monde, il convient d’en examiner tous les aspects, quels qu’en soient les caractères. Ensuite parce que ce serait se priver d’une lecture comme on n’a pas souvent la chance d’en trouver.

Parce que oui, ce roman est énorme ! Pas tellement par ses 700 pages, qui s’avalent sans même un verre d’eau pour les faire passer. Plutôt par la profondeur que l’on atteint dans la personnalité de ses protagonistes, par les circonvolutions dans lesquelles il nous entraîne, par les rebondissements sans fin de l’histoire et par sa forme. On navigue comme en rêve dans cette narration peuplée d’images incroyables, pas forcément évidentes mais qu’importe, elles possèdent leur propre fore et leur propre beauté, quand bien même on s’interroge parfois sur leur sens et le lien avec le contexte.

En déroulant ce texte, j’ai pensé à un moment à un slalom. Il m’est arrivé, lorsque je skiais, de participer à quelques compétitions. Et je me souviens de slaloms où j’avais l’impression de ne plus rien décider. Les piquets me frôlaient, à gauche, à droite, sans que je fasse quoi que ce soit pour me diriger. Comme si un autre que moi était aux commandes. Et c’est lors de ces courses que j’arrivais à faire un résultat. J’ai ressenti la même chose avec ce roman : il faut s’abandonner, lâcher prise, ne pas chercher à comprendre certaines images, en accepter les aspects les plus incroyables. Alors, tout glisse et nous émerveille.

Je n’ai encore rien dit sur l’histoire elle-même, qui n’a rien à envier à la forme. Dans les premières pages, le personnage principal, George Bennett, enlève, séquestre et exécute un ancien tortionnaire nazi. Le ton est donné. Et comme le récit erre entre les pires époques du XXe siècle, on croisera ensuite une tripotée de salopards du même acabit, allemands, tchetniks, états-uniens, paraguayens, argentins, chiliens, etc. Qu’ils soient fictifs comme Bennett et son père ou réels comme Barbie, Stroessner ou Pinochet, c’est la foire aux ordures !

La fiction se mêle à la réalité lui donne plus de force. On nage dans l’ambiguïté et l’on oublie de s’interroger sur la distinction du vrai du faux, quelle importance puisque tout est vraisemblable !

Les amateurs de littérature latino-américaine en retrouveront tous les ingrédients : personnages hauts en couleur, glissements entre réalité, rêve et fantastique, faux vrais auteurs et décors exubérants. On pense forcément à Borges et à Bolaño, et Patriau n’a pas à rougir du rapprochement.

J’ai entendu parler de longueurs à propos de ce livre. L’épaisseur de l’objet prédispose peut-être à ce jugement. Mais ce n’est pas mon avis. Les longs développements sont parfois nécessaires pour faire ressentir au lecteur ce qu’on veut lui transmettre. Pour parvenir à son profond ébranlement. Dans un épisode, par exemple, George filme pendant des heures à leur insu d’anciens policiers qui avaient été des tortionnaires au service du dictateur paraguayen Stroessner. Le film est ensuite projeté en public sans coupure ni montage. Ça dure huit heures. Nous assistons à la captation, mais pas à la projection. Mais l’on imagine sans peine l’effet qu’elle peut avoir sur les spectateurs, et par ricochet, nous lecteur, éprouvons quelque chose de similaire.

En résumé, oui, un grand livre, comme on n’en a pas tous les ans !

Jean-Paul, 30/09/2026

Un extrait qui nous dit quelque chose du projet de l’auteur
« … À d’autres moments, je rencontre George avec les étudiants de San Marcos et de la Católica. Des mois plus tard, en septembre, alors qu’est publiée la nouvelle dans les journaux, je vais les voir pour qu’ils me disent ce qu’ils savent. D’après eux, George ne parlait jamais de lui-même, et, cependant, il semblait toujours être en train de le faire, comme s’il le faisait à travers un mécanisme d’allusions indirectes ou de métaphores ou de fausses références. C’est vrai, c’est ainsi qu’il parlait : il transformait sa vie en une allégorie de sa vie. Comme si sa biographie avait été un objet impossible à décrire littéralement ou, pire encore, comme si, même en la décrivant de manière littérale, elle avait été la métaphore d’autre chose, me dit quelqu’un un soir. »

Et deux images
« Le policier à la peau mate conduisait en regardant le chemin comme s’il regardait un vieux film (un film dans lequel un homme conduit en regardant un chemin comme s’il regardait un film) »
(…)
« Un souvenir qui la rongeait intérieurement et qui peut-être avait un rapport, pensait Clay, avec l’étrange façon que la femme avait de se déplacer entre les rayons de livres parallèles, comme si elle sautait par-delà des tranchées ou esquivait des murs qui lui tombaient dessus ou cherchait un enfant parmi les ruines d’une ville occupée. »

Jean-Paul, 30/09/2026

À noter, la traduction est de Robert Amutio, traducteur historique de Roberto Bolaño.

Gustavo Faverón Patriau, Les lieux souterrains, Christian Bourgois, 704 pages

Toutes les chroniques > https://lesescrivades.fr/chroniques/