Jean-Philippe Toussaint, La hantise

Rentrée littéraire 2026 #16
Délicieux Jean-Philippe Toussaint ! Que l’on retrouve, de livre en livre, comme un précieux ami, un peu précieux dans son style d’une extrême délicatesse.
Il est ici au mieux de sa forme, creusant le sillon de Jean, le personnage présenté d’abord dans La clé USB, rappelé pour Les émotions et revisité cette année avec La hantise. Comme souvent chez l’auteur, le personnage ne se sent pas toujours maître de sa conduite, s’attendant toujours à une sortie de route. Et l’on tremble – métaphoriquement, s’entend – avec lui, car on a pris place derrière lui, on l’accompagne, tributaire de sa capacité à garder la main sur la situation.
Situation que Jean, fonctionnaire à la Commission européenne, basé à Bruxelles – ça tombe bien, Toussaint est belge – ne fait pas tout ce qu’il faudrait pour la simplifier. Le hasard – en est-ce bien un? – jette entre ses mains une clé USB – encore ? Oui ! – qu’il ramasse et explore. Et qu’est-ce que l’on trouve, sur cette clé USB – l’histoire se passe en 2016, on peut admettre la clé USB – tombée du ciel, ou plutôt égarée par John Stavropoulos, lobbyiste à la solde de la Chine ? On trouve tout un tas de fichiers montrant comment le gouvernement chinois, par l’intermédiaire de lobbyistes, a monté un réseau de corruption de responsables politiques d’un certain pays européen, ainsi que de fonctionnaires de la Commission européenne, dans le but de favoriser les échanges avec la Chine.
Jean Detrez va bien se demander que faire de ces informations plus que sensibles. Faire l’autruche, rendre la clé à son propriétaire et ni vu ni connu, j’ai regardé, je veux rien savoir ; ou alors, fidèle aux convictions de son père, ancien commissaire européen, dont le sens éthique s’élève au moins jusqu’aux douze étoiles du drapeau bleu et jaune ?
Sa décision va l’emporter dans une aventure digne d’un roman d’espionnage auquel Toussaint emprunte ses conventions. Sans aller jusqu’à la violence physique, mais sans faire l’impasse sur quelques scènes d’amour.
À lire avec d’autant plus de plaisir que l’auteur nous en donne un peu plus que d’habitude avec les 288 pages de cet opus.
Extrait
« À l’automne 2016, trois mois avant la mort de mon père, j’ai été abordé au Parlement européen par John Stavropoulos, un lobbyiste qui travaillait pour la Chine (ou, si ce n’est directement pour la Sûreté d’État chinoise, pour un grand groupe de télécommunication basé à Dalian). Depuis ce jour, j’ai été entraîné dans un tourbillon d’événements qui m’a peu à peu dépassé. Un après-midi que ce John Stavropoulos m’avait donné rendez-vous dans le bar d’un grand hôtel bruxellois, il a égaré devant moi — délibérément ou pas, la question n’a cessé depuis de me hanter — une clé USB. J’ai aperçu la clé USB abandonnée par terre après son départ, et l’image est restée à jamais gravée dans ma mémoire : une clé USB noire sur le noir anthracite de la moquette. Je me suis penché pour la ramasser, et je suis rentré chez moi dans mon studio de la place du Châtelain pour en examiner le contenu. »
Jean-Paul, 5/10/2026
Jean-Philippe Toussaint, La hantise, Minuit, 288 pages
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