Chroniques Livie

Osvalde Lewat, Un corps indocile

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #32

Un corps indocile d’Osvalde Lewat est un livre qui évoque les migrations. Pas l’émigration. Pas l’immigration. Les migrations. C’est-à-dire un état de passage.

En suivant Deffo, couturier-tailleur africain* installé, au début du roman, à Paris ; on pénètre la complexité de la migration. Parce que Deffo ne se plie à aucune image d’Épinal.

Deffo est un humain comme un autre, qui essaie de s’en sortir avec le dur métier de vivre. (Si c’est pas une image d’Épinal, ça ?).
Deffo vit entre plusieurs strates culturelles et jongle avec les différentes identités qu’on lui colle à la peau.
Bref, un type tout ce qu’il y a de plus type, typique même, sauf qu’il commet un meurtre à un moment donné du récit qu’on va remonter puis descendre, pas tant pour découvrir qui il tue ou ses raisons mais questionner ce qui en est d’assumer nos responsabilités et envers qui serions-nous coupables et de quoi.

Remonter puis descendre est vraiment ce qui caractérise le livre, sorte de grand huit perpétuel sur découvrir enfin le sens de la vie d’un personnage, à défaut de comprendre le sens du monde. (L’autrice dit elle-même que c’est un roman de désapprentissage, contrepied au roman initiatique**)

Parce qu’à travers la figure de Deffo, des liens qu’il a, des influences qu’il subit, on questionne tour à tour : l’identité migratoire pas tout à fait identique quand tu es un « blacki-black »*** ou un membre de la « bonne » diaspora riche, même héritière des pires exactions ; le balancement africain (et ça égratigne bien une vision occidentale de l’Afrique comme une entité simple et unique) entre tradition et modernité, mais toutes deux dans des clichés qui excluent de pouvoir vivre dans l’une ou dans l’autre, la ChinAfrique et cette mondialisation économique qui lie les pauvretés à la migration, c’est-à-dire à l’arrachement aussi. Etc.

Bon tout ça pour en arriver où ? Découvrir la pire prison du monde ?
Peut-être bien.
Découvrir que personne ne paie vraiment ses crimes ?
Peut-être bien.
Qu’on se berce d’illusions en croyant tenir ses valeurs ou sa destinée ?
Peut-être bien.

Que notre corps est notre faille et notre faillite ?
Parce que le titre vient de là et l’histoire déraille aussi là : le corps de Deffo lui fait défaut (et je n’avais pas réalisé ce que porte ce nom qui traverse le monde jusqu’à maintenant…). Défaut à sa virilité, or elle est le lieu de sa construction originelle, la virilité. La virilité comme puissance.

(Le nom complet du personnage est : Dieunedort Deffo Deffo. Mais les autres personnages sont indispensables pour comprendre les percussions de sens dans une économie mondialisée. Je citerais Liang et sa mère, Tantine Assimba et tonton Ferdinand, Zenou et sa femme Zenabou, « papa » Tankoutat et Merveille).

(À noter la puissance et la beauté de l’écriture d’Osvalde Lewat, qui littéralement m’ont transportée. Quelques phrases piochées au hasard : « Dans l’épaisseur de la nuit, je délaissais la chaleur du lit pour la fraîcheur coupante de la terrasse, j’errais dans la maison de terre et de ciment dont mes parents avaient hérité de Mamie Chabenzui. Encombrées de cartons, de valises, de fauteuils et de bibelots sous film plastique, les pièces semblaient avoir rétréci. […] Les kolatiers aux branches en ailes d’albatros racolaient vers la terrasse. C’est à l’ombre de ces kolatiers, nids d’oiseaux musiciens, que ma mamie délicieusement indigne me parlait des amants qui avaient défilé dans sa vie et qu’elle avait congédiés plus souvent qu’à son tour, de son père, un gredin qui s’endetta aux jeux de hasard et céda en compensation le futur enfant – elle-même – que portait sa femme dans son ventre à un quinquagénaire polygame. Elle me racontait la guerre, les têtes des indépendantistes dressées sur des piquets le long de la route menant au marché de Fenn »…).

* Deffo est originaire du Zambuena, pays africain imaginaire inventé par Osvalde Lewat, « démocratie » subsaharienne dans laquelle se passait déjà le premier livre de l’auteur, Les Aquatiques.

** https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invité-culture/20260819-avec-un-corps-indocile-osvalde-lewat-ausculte-la-vulnérabilité-masculine

*** Qualificatif collé à Deffo, dans une scène marquante du livre.

Livre Livia, 7/11/2026

Osvalde Lewat, Un corps indocile, Philippe Rey, 336 pages

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