Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #25

Chronique d’un massacre annoncé.

Pas de suspense dans ce roman : la couverture annonce la couleur, nous sommes à Alger, rue d’Issy, le 26 mars 1962 à 14 h 45. Même sans connaître le détail de l’évènement, ces quelques mots et ces chiffres évoquent un massacre au moment de la fin de la guerre d’Algérie.

Ce que nous propose l’auteur, c’est de montrer comment on en est arrivé au massacre, tout en peignant la société algérienne de l’époque. Et le tableau est des plus réussis. On suit une série de personnages qui composent une image qui paraît assez fidèle. On fait la connaissance, dans les premières pages, de Lucien Perez, lieutenant de gendarmerie, qui va nous accompagner au fil du roman, dans une position d’acteur, de témoin et de commentateur. Il y a d’autres militaires, des pieds-noirs, des familles, des hommes et des femmes auxquels la France retire ce qu’ils considèrent comme leur pays, où souvent sont nés leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents. Ils ont fait leur vie ici, sans se poser de questions. Même si nombre d’entre eux sont de petits commerçants, employés ou fonctionnaires.

Toute cette humanité semble se fondre en Lucien. Emblème de la France entant qu’officier de gendarmerie, il vit difficilement son rôle. Il s’y sent aussi mal à l’aise que dans son mariage avec Geneviève, arrangé pour camoufler sa propre homosexualité. Où qu’il se trouve il est l’étranger, dans la troupe, dans son couple, dans sa belle-famille. Ses déchirements ressemblent à ceux de l’Algérie de l’époque.

Autour de Lucien, de près ou de loin, nous suivons pendant neuf heures et quart la vie de ces quelques personnages à Alger. Défilent devant nous la guerre, les exactions partagées, la vie quotidienne, la ville d’Alger, les familles, les traditions, tout ce qui composait cette société prête à exploser. Le massacre, en point d’orgue, scellera la fin de l’Algérie française.

Un livre précieux si l’on accepte de sortir des a priori, des clichés composés par chacun en guise d’auto-justification. Sans morale plaquée, Giusti donne à voir, et c’est ce que l’on attend d’un roman. Celui-là est réussi. Et mérite encore un peu plus que le Prix du roman historique qu’il vient d’obtenir.

Le début
« Alger, plage de la Vigie, Saint-Eugène
5 h 30 du matin
9 heures et 15 minutes avant la fusillade

Le voici naître, cet aujourd’hui redoutable. Depuis la plage, rien ne le distingue d’un autre. Mer et nuit se confondent à l’horizon en un bleu profond, tandis que les lueurs pâles dispersent les nuages sur la crête des vagues. Partout où le regard se pose, une aube reste une aube, avec ses carnations rosées et ses brumes que le vent délivre. Les tragédies humaines se fichent bien de la beauté du monde.

Ce jour de colère s’éveille au hasard d’un sommeil que l’on voudrait sans histoires, bercé depuis si longtemps par une terreur familière. La guerre s’est mêlée au repas du soir, s’est assise à table et a pris ses aises. C’est une tranquillité de dupes, on ne dort plus, on fait semblant. Cette nuit encore, peu après minuit, on a cru entendre une rafale de fusil-mitrailleur sur les hauteurs de la ville, puis un crissement aigu qui aurait pu faire penser au freinage soudain d’une voiture ou d’une camionnette. Mais le matin venu, personne n’en est plus certain. La mitraille pourrait aussi bien sonner comme un moteur à bout de souffle ou un rideau de fer tiré à la hâte. Comment le savoir ? Depuis sept ans, les sons se sont mélangés, sifflements des balles et refrains de chansons légères, fracas des bombes et pleurs d’enfants, cris de guerre et plaintes de chacals errants. La peur a pris la forme de l’habitude, et l’habitude de l’exaspération. »

Jean-Paul, 21/10/2026

Stéphane Giusti, Halte au feu, Seghers, 288 pages

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