Chroniques Livie

Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Les Escrivades

Rentrée littéraire 2026 #08

(Attention, on flirte le spoiler)

C’est, je crois, un roman sur le mensonge en famille, à hauteur d’un membre de ce secret, une jeune femme un peu plus que trentenaire, coincée dans un souvenir d’enfance, ou plus exactement dans une phrase du passé qu’elle n’arrive pas à achever.

Nos vies sont des récits et tout enfant devrait être prévenu, comme au début des contes, que la guerre est affaire de langage où le vainqueur cherche à imposer son récit jusque dans la mémoire du vaincu.

Le livre suit une levée d’amnésie.

Ce qui me désarçonne dans ce livre, d’une facture très contemporaine et d’une narration bien ficelée (et je ne veux pas divulgacher donc je généralise) c’est la banalité du mal. Nos tendances voyeuristes rentrent bredouilles parce que ce qu’on nous raconte, c’est que ce qui fait mal n’est pas seulement dans les violences – qui ne font pas toujours saigner, d’ailleurs – mais dans la perversion du lien à l’autre, qui est avant tout perversion du langage et perversion de l’amour…

Sur un thème pas très lointain, l’inceste, chez le même éditeur P.O.L, il y avait eu « Triste tigre » de Neige Sinno. Que je considère comme un livre d’utilité publique.

Le livre de Lucie Rico fictionne davantage. (Parfois un poil trop ? Ou un poil trop de métaphores ? Un poil trop de symbolisme ?)

Néanmoins, l’héroïne, Jennifer, affronte vaillamment l’armée des porteurs de silence, ceux qui ronronnent dans les légendes, dans les gloires, dans les starifications, les storytelling parce qu’au fond, c’est bien plus tranquille de discuter sur la forme que prend la dénonciation ou la levée d’amnésie des victimes que de se confronter à nos complicités muettes.

J’ai « vécu » ce livre comme une plongée dans la perversion de l’amour familial qui conduit, par travestissement du récit, au mutisme qu’on inflige à l’autre, à la réalité et au bout à soi-même.

Sous des dehors légers, ce livre est un cheval de Troie. Il mérite d’être lu mais il peut faire vaciller quelques certitudes, soyez prévenu.

Livie Livia, 11/09/2026

Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, P.O.L


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