Addie E. Citchens, Les Révérentes

Rentrée littéraire 2026 #17
Je dois faire une digression pour démarrer. J’ai fait une pause dans mes lectures de la rentrée littéraire 2026 parce que je lisais Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir quand l’émoi déferla sur le monde éditorial. Enfin, plus précisément, quand l’IA nargua mon innocence bêtifiante. Je tombai alors d’embarras en chagrin. Et écrivant cela, je me demande si ça ne ressemble pas vraiment à ce que pourrait écrire la première Super Intelligence venue… (« Super Intelligence » : l’entreprise trumpienne de refonte du langage semble superfétatoire…).
Et voilà que je me dis qu’il va en falloir du courage à écrire en dehors de nos carnets intimes désormais. Moi, à chaque malheureuse publication sur mon fil FB, mon cœur se serrait toujours en songeant à ce que suspecterait un psy en me lisant, ce que corrigerait un enseignant en tombant de sa chaise devant les libertés prises avec le français, ce qu’un sociologue découvrirait entre mes lignes et voilà que désormais l’IA peut m’octroyer un pourcentage d’humanité en raison de mon amour déraisonné pour les métaphores…
Bon, donc, j’ai fait ce que je sais le mieux faire, c’est-à-dire faire l’autruche, en me coinçant la tête dans le premier livre venu d’Ursula le Guin, SF forever and ever et quelques rom-pol aussi. Trouver qui a pu assassiner des personnages fictifs est une manière comme une autre de fuir la réalité (tendre toujours le bâton à son psy, hein…).
Puis, la libraire m’a appelée parce qu’elle avait enfin reçu le livre que je lui avais commandé. J’ai replongé dans la rentrée littéraire, avec une sorte de ronchonnement qui pouvait se résumer à : « gnagnagna… foutue quatrième de couv… l’édition est une entreprise comme une autre… vendre des chaussettes, des armes à feu et/ou des livres… purée de purin… mais où va l’édition dis donc ?… »
(Fin de la longue parenthèse))))))))
Les Révérentes est le premier roman de l’Américaine Addie E. Citchens.
L’histoire se déroule dans un état du Sud des E-U, dans une communauté chrétienne noire américaine.
Les deux narratrices principales sont deux femmes, la première est la femme du Révérend, le chef de la communauté. La seconde est la « petite amie » du dernier fils de la première.
Les hommes, leurs actes sont donc « décrits » par des femmes de deux générations différentes. Mais pas que… il y a aussi au milieu les brouillons des sermons que la Révérente écrit pour son mari. Oui, la femme est un « prête-plume » comme un autre (enfin un ghost-writer comme un autre).
Et puis (et je me demande si elles sont vraiment utiles au livre), il y a au milieu quelques descriptions de viols dont on ne sait pas qui est l’auteur, tant le violeur que le narrateur.
On peut résumer, comme le fait la quatrième de couverture, en : c’est une histoire d’emprise transgénérationnelle, emprise rendue possible par les systèmes dans lesquels vit la communauté, c’est-à-dire le patriarcat, la religion aussi.
Mais, je trouve que le livre renvoie aussi à ce qu’on peut se raconter en tant que femme pour « tenir » alors que c’est essentiellement le système que ces femmes tiennent par leurs arrangements avec la réalité.
Le livre évoque aussi la difficulté d’une sororité possible, et d’une protection possible des femmes les unes envers les autres, d’une génération à une autre.
J’ai pensé tout du long à Toni Morrison et à son livre Délivrances. Ça doit être pénible d’être constamment comparée à l’autrice noire américaine qui dit-on « a plié le game »… Et j’en suis désolée mais je pense qu’il y a des liens de filiation littéraire évidents (attention, je ne parle pas de plagiat, hein). La forme est très proche, dans les deux cas l’histoire est racontée par les personnages féminins, la sororité est bien ambiguë, le lien mère-fille bien toxique, mais Morrison tire jusqu’au bout sa forme. Elle n’avait pas peur de grand chose Toni Morrison sans doute, ni même des psys, je dirais.
Les Révérentes est un livre sans prétention formelle (ou alors j’ai rien compris, ce qui est bien possible) mais qui m’a questionnée tout du long sur ce que peut bien vouloir dire : inscrire sa liberté dans une communauté, communauté qui reste une minorité. Être libre ou être libérée ?
Et la fin est vraiment très, très intéressante, notamment sociologiquement.
La quatrième de couv. dit que nous assistons à la naissance d’un grand auteur. J’en sais vraiment rien du tout mais je crois que les chargés de com devraient lire ce livre sur pourquoi mentir n’est pas forcément la meilleure idée pour survivre dans ce monde…
Livie Livia, 6/10/2026
Addie E. Citchens, Les Révérentes, Christian Bourgois, 288 pages
Toutes les chroniques > https://lesescrivades.fr/chroniques/
